Avant les SUV électriques bardés d’écrans, avant les batteries de 100 kWh et les bornes rapides capables de transformer une pause-café en ravitaillement express, il existait déjà une petite voiture électrique française. Elle s’appelait la Peugeot 106 Électric. Surnommée parfois la « 106 verte », elle a roulé dès les années 1990, à une époque où la mobilité propre ressemblait encore à une expérience de laboratoire montée sur quatre roues.
Petite, légère, presque discrète, cette citadine n’avait ni l’autonomie d’une voiture moderne ni le confort numérique d’une e-208. Mais elle a joué un rôle essentiel : montrer qu’une automobile électrique pouvait sortir des salons professionnels, transporter des particuliers et se faufiler dans les rues avec un silence de moineau électrique.
Une citadine née avant l’heure
La Peugeot 106 apparaît au début des années 1990 pour remplacer progressivement la 205 sur le segment des petites voitures. Son format compact, sa bouille sympathique et ses moteurs essence et diesel en font rapidement une habituée des centres-villes et des parkings étroits.
Peugeot ne se contente toutefois pas de décliner sa citadine avec des motorisations classiques. Dans le contexte des premières politiques de réduction des émissions et des expérimentations menées par les constructeurs français, la marque lance une version électrique : la 106 Électric, également connue sous l’appellation 106 électrique.
Sa commercialisation intervient au milieu des années 1990. Elle partage sa base avec la Citroën Saxo électrique, sa cousine technique. Le groupe PSA travaille alors sur plusieurs véhicules zéro émission, notamment pour les collectivités, les entreprises et les conducteurs effectuant des trajets réguliers. À l’époque, l’idée est simple : utiliser l’électrique là où il est le plus pertinent, c’est-à-dire en ville et sur de courtes distances.
La 106 verte n’est donc pas une curiosité isolée. Elle s’inscrit dans une véritable génération de véhicules électriques français comprenant aussi la Peugeot Partner électrique, la Citroën Berlingo électrique et la Renault Clio électrique. Une petite famille pionnière qui, avec le recul, avait simplement quelques décennies d’avance sur son calendrier.
Un style presque identique à celui d’une 106 classique
À première vue, rien ne distingue vraiment une 106 Électric d’une version essence. La carrosserie reste compacte, avec ses formes simples et ses proportions typiques des citadines de l’époque. Pas de calandre fermée spectaculaire, pas de signature lumineuse futuriste, pas de jantes aérodynamiques dignes d’un concept-car.
C’est probablement ce qui fait son charme. La 106 électrique ne cherche pas à crier sa différence. Elle ressemble à une 106, point. Seuls quelques éléments permettent de l’identifier :
- un monogramme ou un badge spécifique signalant la motorisation électrique ;
- une trappe dédiée à la recharge, généralement placée à l’avant ou sur une partie de la carrosserie selon les versions ;
- un combiné d’instruments adapté à la surveillance de la charge et de la consommation ;
- l’absence de sortie d’échappement, détail évident mais souvent oublié ;
- une masse supérieure à celle d’une 106 thermique, conséquence directe de ses batteries.
À bord, l’ambiance est celle d’une petite voiture des années 1990 : plastiques durs, instrumentation analogique et équipement limité. En revanche, l’espace disponible reste correct pour une citadine. La 106 électrique existe en plusieurs configurations, notamment en trois ou cinq portes selon les marchés et les versions. Elle peut donc être utilisée comme une vraie voiture du quotidien, dans la limite de son autonomie.
Le moteur électrique et les batteries au nickel-cadmium
La grande particularité de la 106 verte se trouve évidemment sous sa carrosserie. La voiture utilise un moteur électrique synchrone alimenté par un important pack de batteries. Selon les versions et les années, la puissance se situe autour d’une vingtaine de kilowatts, soit environ 27 chevaux. Sur le papier, cela semble modeste. En pratique, le moteur électrique délivre immédiatement son couple et donne à la petite Peugeot une réponse plutôt vive à basse vitesse.
Comme beaucoup de véhicules électriques de cette époque, la 106 repose sur des batteries nickel-cadmium, souvent fournies par Saft. Cette technologie était alors privilégiée pour sa robustesse, sa capacité à supporter de nombreux cycles et son comportement relativement prévisible. Elle présente toutefois plusieurs inconvénients : poids élevé, effet mémoire, coût important et présence de cadmium, un métal toxique qui impose une gestion rigoureuse en fin de vie.
Le pack de batteries représente une part importante de la masse totale de la voiture. Là où une 106 essence peut rester relativement légère, la version électrique prend du poids dans les bas de caisse et sous le plancher. Résultat : elle gagne en stabilité, mais perd en vivacité dans les virages. Ce n’est pas une 106 Rallye, et il vaut mieux éviter de lui demander de jouer les ballerines sur route de montagne.
La recharge s’effectue sur une prise dédiée, généralement en courant alternatif, avec des temps de charge de plusieurs heures. Il n’est pas question ici de recharge rapide en courant continu. La 106 Électric se branche le soir et repart le lendemain matin. Une philosophie qui paraît rudimentaire aujourd’hui, mais qui reste parfaitement adaptée à une voiture destinée aux trajets pendulaires.
Quelle autonomie pour la 106 verte ?
L’autonomie annoncée à l’époque pouvait atteindre environ 90 à 100 kilomètres selon les conditions d’utilisation et les méthodes de mesure. Dans la réalité, il fallait plutôt compter sur une autonomie pratique plus réduite, souvent comprise entre 60 et 80 kilomètres avec un pack en bon état.
La météo, le relief, la vitesse et l’utilisation du chauffage jouent un rôle considérable. Une balade urbaine par température douce ne sollicite pas la batterie de la même manière qu’un trajet hivernal avec chauffage, dégivrage et circulation rapide. Sur une petite batterie, chaque équipement électrique pèse dans la balance. Le chauffage n’est plus une simple question de confort : il devient presque une décision stratégique.
Cette autonomie peut sembler anémique à l’heure où certaines citadines électriques dépassent officiellement les 300 kilomètres. Mais il faut replacer la 106 dans son époque et dans son usage. Pour parcourir chaque jour 20 kilomètres entre son domicile et son lieu de travail, faire quelques courses et rentrer chez soi, elle peut parfaitement remplir son rôle.
La 106 verte oblige simplement à planifier davantage. Elle apprend à regarder la jauge, à anticiper les détours et à lever le pied. Une école de l’éco-conduite, en quelque sorte. Avec elle, le conducteur découvre que rouler à 130 km/h n’est pas une obligation existentielle, surtout lorsqu’il reste encore 15 kilomètres à parcourir et que la prochaine prise se trouve derrière la porte du garage.
Une conduite silencieuse et étonnamment agréable
Au volant, la 106 électrique propose une expérience très différente de celle des versions thermiques. Le démarrage s’effectue dans un silence presque total. Pas de vibration, pas de montée en régime, pas de changement de rapport perceptible : il suffit de sélectionner la marche et d’appuyer sur l’accélérateur.
La boîte de vitesses traditionnelle disparaît au profit d’une transmission simplifiée. Cette architecture rend la conduite particulièrement facile en ville. Les démarrages sont souples, les manœuvres agréables et les ralentissements peuvent permettre une récupération d’énergie selon le fonctionnement du système.
Le silence constitue son principal atout. Dans les rues étroites, la 106 électrique glisse sans attirer l’attention. Elle ne transforme pas la ville en monastère, mais elle supprime au moins le grondement permanent d’un petit moteur thermique. Pour les riverains comme pour le conducteur, la différence est immédiate.
Son comportement reste toutefois celui d’une voiture ancienne. La direction, le freinage et l’insonorisation n’ont pas la précision ni le raffinement des modèles actuels. L’absence d’aides électroniques modernes impose aussi davantage d’attention. Cette rusticité fait partie de l’expérience : on ne conduit pas une 106 verte comme une citadine électrique dernier cri, on l’accompagne dans son effort.
Les avantages d’une 106 électrique aujourd’hui
Pourquoi s’intéresser à cette Peugeot plus de vingt ans après ses premiers tours de roues ? D’abord parce qu’elle constitue un morceau important de l’histoire automobile française. Elle rappelle que l’électrification ne date pas d’hier et que les constructeurs avaient déjà identifié les usages urbains pertinents.
Elle possède également plusieurs qualités très concrètes :
- un encombrement réduit, idéal pour les centres-villes ;
- un fonctionnement silencieux et sans émissions directes à l’échappement ;
- une mécanique relativement simple, avec moins de pièces mobiles qu’un moteur thermique ;
- un coût d’utilisation potentiellement faible pour les petits trajets ;
- une conduite douce, reposante et adaptée aux déplacements quotidiens ;
- une personnalité devenue rare sur le marché des véhicules anciens.
Elle peut aussi séduire les amateurs de véhicules atypiques. Posséder une 106 Électric, c’est un peu comme rouler avec un téléphone portable des années 1990 qui aurait miraculeusement conservé sa batterie : ce n’est pas le produit le plus performant, mais il raconte une histoire et attire immédiatement la conversation.
Les limites à connaître avant un achat
La principale difficulté concerne la batterie. Après plusieurs décennies, son état peut être très variable. Un pack fatigué réduit fortement l’autonomie et peut nécessiter une remise en état coûteuse. Les batteries nickel-cadmium ne se remplacent pas comme une batterie 12 volts de supermarché. Il faut trouver des éléments compatibles, des spécialistes capables d’intervenir et un budget cohérent avec la valeur de la voiture.
La disponibilité des pièces représente un autre sujet. Certaines pièces mécaniques restent communes avec les 106 classiques, mais les composants électriques spécifiques sont plus difficiles à dénicher. Les chargeurs, calculateurs, contacteurs et éléments de gestion de batterie peuvent devenir de véritables pièces de collection.
Avant tout achat, il faut vérifier plusieurs points :
- la capacité réelle de la batterie et l’autonomie observée lors d’un essai ;
- la présence du câble et du système de recharge d’origine ;
- l’état des batteries et l’existence éventuelle d’un historique d’entretien ;
- le fonctionnement du moteur, du chargeur et des instruments de bord ;
- la disponibilité des pièces nécessaires à une remise en état ;
- la conformité administrative du véhicule et de sa carte grise.
Un contrôle par un spécialiste de l’électrique ancienne est vivement recommandé. Une belle carrosserie peut cacher une batterie épuisée. Et dans ce cas, la bonne affaire se transforme rapidement en puzzle technique à quatre roues.
Quel avenir pour la 106 verte ?
La 106 électrique ne redeviendra probablement pas une voiture de masse. Son autonomie limitée, sa technologie ancienne et la rareté des pièces la cantonnent à des usages spécifiques. Elle peut néanmoins connaître une seconde vie dans plusieurs domaines.
Le premier est celui de la collection. Les véhicules électriques pionniers intéressent de plus en plus les passionnés qui souhaitent préserver une page de l’histoire automobile. La 106 Électric possède un avantage sur certains prototypes : elle a réellement été produite, vendue et utilisée par des conducteurs ordinaires.
Le deuxième est celui de la rénovation. Des entreprises et des amateurs travaillent sur le remplacement des anciennes batteries nickel-cadmium par des packs lithium-ion plus modernes. Cette transformation peut améliorer l’autonomie et réduire le poids, mais elle doit être réalisée avec sérieux. Il faut sécuriser l’installation, adapter la gestion électronique et respecter les règles d’homologation. Une batterie bricolée dans un garage n’est pas exactement le genre de surprise que l’on souhaite découvrir sous son siège.
Le rétrofit peut donc offrir une piste intéressante, à condition d’être techniquement maîtrisé et économiquement pertinent. Sur une voiture aussi légère, quelques dizaines de kilogrammes de batterie bien dimensionnés peuvent suffire à retrouver une autonomie adaptée aux trajets urbains. La 106 pourrait alors devenir une petite seconde voiture électrique, simple et pratique, plutôt qu’un objet dormant sous une bâche.
Son avenir passe enfin par la transmission de son histoire. La 106 verte rappelle que la transition automobile est faite de tentatives, de compromis et d’améliorations progressives. Les modèles actuels bénéficient de batteries plus performantes, de logiciels sophistiqués et de réseaux de recharge rapides. Mais ils doivent une partie de leur existence à ces pionnières silencieuses qui ont accepté d’essuyer les plâtres.
Une pionnière à regarder avec respect
La Peugeot 106 Électric n’était pas parfaite. Son autonomie était limitée, ses batteries lourdes et sa recharge peu flexible. Pourtant, elle répondait déjà à une question essentielle : comment utiliser une voiture électrique de manière cohérente dans un environnement urbain ? Sa réponse tenait en quelques mots : un véhicule compact, silencieux, rechargé à domicile et destiné aux trajets prévisibles.
Trente ans plus tard, la technologie a changé, mais cette logique reste d’actualité. Toutes les voitures électriques n’ont pas besoin de parcourir 500 kilomètres entre deux charges. Pour de nombreux conducteurs, une petite voiture légère et sobre serait même plus pertinente qu’un mastodonte électrique de deux tonnes.
La 106 verte n’est donc pas seulement un souvenir sympathique de l’automobile française. Elle est un rappel utile : l’innovation ne commence pas toujours avec un écran géant ou une fiche technique spectaculaire. Parfois, elle prend simplement la forme d’une petite Peugeot blanche, bleue ou verte, qui glisse en silence dans une rue de province et prouve, sans faire de bruit, que demain avait déjà commencé hier.
